Les pronoms genrés (« he » et « she ») dans les contrats et autres documents juridiques. Comment le traducteur juridique gère-t-il le genre dans ses traductions vers l’anglais ?

Publié le 14 février 2020 par Charles Eddy |   Share


Souvent, une traduction soulève des questions qui ne se posent pas dans la langue de départ.

C’est le cas du genre des personnes physiques tel qu’il s’exprime dans les contrats (p. ex. : « le Client » – « il »), les statuts de société (p. ex. : « le Président » – « il »), etc.

Prenons un exemple concret que l’on pourrait trouver dans un contrat commercial :

Le Sous-traitant s’engage à remplir ses obligations découlant de l’article 16 des présentes pendant un an après la fin du Contrat. Il s’engage par ailleurs…

En français, on traite le sous-traitant comme une sorte de neutre : il peut être homme ou femme, indifféremment.

Mais ce mode opératoire est beaucoup moins adapté à l’anglais, puisque là où le pronom possessif s’accorde avec son objet en français (ici, les obligations), dans la langue de Shakespeare, il s’accorde avec le genre du sujet auquel il se rapporte (ici, le Sous-traitant).

Pendant longtemps, les rédacteurs anglais se contentaient du masculin, comme dans l’exemple suivant : 

Subcontractor shall fulfil his obligations under article 16 hereof for one year after the end of the Agreement. Furthermore, he shall…

Mais voilà : depuis quelques décennies, l’utilisation inconditionnelle du masculin dans les documents juridiques rédigés en anglais est devenue quelque peu problématique.

Cela tient du fait (d’ailleurs évident) que, s’il s’agit d’une personne physique, il y a de fortes chances qu’elle sera une femme – et il va de soi qu’elle ne peut pas s’appeler « he ».

Car, à la différence du français, l’anglais juridique ne fait pas une généralité du masculin « par défaut » : lorsqu’on écrit un mot genré au masculin, le rédacteur (ou traducteur) assigne un genre à la personne, qu’il le veuille ou non, et le lecteur le perçoit de cette manière.

Plusieurs solutions à ce problème existent – bien qu’aucune ne fasse tout à fait l’unanimité chez les traducteurs et les clients.

Voici donc un tour d’horizon des stratégies que le traducteur juridique avisé pourra employer lors de la traduction de vos documents juridiques.

Certaines sont préférables à d’autres, mais l’essentiel, c’est que toutes ces techniques soient employées de la manière la plus cohérente et réfléchie possible.

Solution n° 1 : He or she, His or her

Subcontractor agrees to fulfil his or her obligations… He or she further agrees…

Une solution consiste à donner les deux genres systématiquement.

Elle est souvent décriée, certains la trouvant laide, lourde, peu élégante.

D’autres regrettent le fait que les personnes non-binaires soient exclues de fait.

Mais force est de constater qu’il s’agit sans doute de l’une des solutions les plus répandues et acceptées – compréhensible et d’un pragmatisme certain – et il y a fort à parier que vous la verrez un jour ou l’autre.

En somme, elle n’est pas parfaite, mais on peut faire bien pire.

Solution n° 1 bis : He/she, his/her

Subcontractor agrees to fulfil his/her obligations… He/she further agrees…

Certains trouvent que la première solution peut être améliorée grâce à un slash, ce qui permet de diminuer la longueur et la lourdeur de cette formulation.

Toutefois, bien qu’elle soit légèrement plus compacte et moins encombrante, on peut lui opposer presque les mêmes critiques.

Mais cette solution présente l’avantage d’être tout aussi répandue que la première, et, en raison de son acceptation généralisée, ne manque pas d’intérêt.

Solution n° 2 : « They », pronom singulier

Subcontractor agrees to fulfil their obligations… They further agree…

Cette solution, qui se retrouve même en dehors de la sphère juridique, a fait couler énormément d’encre.

Considérée par beaucoup comme une faute d’anglais, d’autres louent sa compacité et son inclusivité (qui s’étend d’ailleurs aux personnes non-binaires, puisque « they » n’est pas un pronom genré).

Par ailleurs, son statut de faute d’anglais mérite d’être nuancé puisque « they » en tant que pronom singulier s’emploie depuis très longtemps – depuis au moins la fin du XIVe siècle – et n’a donc rien de nouveau.

Même Shakespeare l’employait, et de nos jours, tous les anglophones s’en servent à l’oral au quotidien, sans que personne s’en plaigne ; ce n’est qu’à l’écrit qu’on rechigne à le voir.

Pourquoi ne pas s’en servir dans ce cas ?

Tout simplement, parce que le « they » singulier n’est pas universellement accepté – y compris par les juges – et risque d’ailleurs de gêner la lecture en raison de son caractère quelque peu inhabituel ; si vous tenez à tout prix à éviter ce qui sera perçu par beaucoup comme une faute de grammaire, une autre solution s’impose.

Si, en revanche, vous êtes du genre avant-gardiste et vous êtes prêt à défendre ce choix auprès des parties prenantes, « they » utilisé au singulier possède certains avantages indéniables.

Solution n° 3 : La répétition du sujet

Subcontractor agrees to fulfil Subcontractor’s obligations… Subcontractor further agrees…

Si vous êtes français, vous avez sans doute appris au cours de vos études que la langue française n’aime pas la répétition : elle est à proscrire à tout prix !

En anglais, en revanche, c’est loin d’être le cas.

Dans la pratique, les juristes du monde anglophone n’hésitent pas à répéter le sujet grammatical même trois ou quatre fois au sein d’une seule et même phrase (p. ex., « If the customer fails to provide the customer’s identity card, the customer’s order will automatically be cancelled. »).

Une solution qui peut sembler pour le moins étrange au lecteur français – et qui peut certes être critiquée pour sa lourdeur – mais qui brille par sa simplicité et sa vaste acceptation dans le monde juridique.

Solution n° 4 : L’ajout d’une clause sur le genre

Si vous ne souhaitez pas vous soucier des pronoms genrés dans la traduction anglaise de votre contrat, ajouter une clause définissant leur utilisation pour les besoins du document est l’une des solutions possibles. Par exemple :

Number and Gender – All references herein to the masculine, neuter, or singular shall be construed to include the masculine, feminine, neuter, or plural, where applicable.

Traduction libre : Nombre et genre – À moins que le contexte ne s’y oppose, dans le présent Contrat, le singulier comprend le pluriel, et inversement, et le masculin comprend le féminin, et inversement.

Une fois cette clause insérée, il est possible d’employer « he » (ou « she », si vous êtes avant-gardiste !) partout dans votre document, et l’autre genre sera couvert de fait.

Il n’en reste que l’utilisation d’un seul pronom déplaira sans doute à un certain nombre d’anglophones – et d’autres solutions s’avéreront sans doute plus adaptées.

Solution n° 5 : Le choix du pluriel

Subcontractors must fulfil their obligations… In addition, they must…

Le petit cousin du « they » au singulier, cette solution consiste à pluraliser les noms pour ensuite pouvoir utiliser le pronom « they » au pluriel (qui, rappelons-le, n’a pas de genre en anglais).

Dans certains contextes, et notamment en ce qui concerne les contrats d’adhésion (CGV, CGU, etc.) et les politiques et chartes (lanceurs d’alerte, RGPD, etc.), cette solution peut être tout à fait louable.

Ailleurs, en revanche, les problèmes potentiels sont multiples (ambiguïté…), et cette solution montre un certain nombre d’inconvénients sur le plan juridique.

Par exemple, dans le cas d’un contrat commercial dûment négocié, elle pourrait donner l’impression regrettable qu’il s’agit d’un contrat d’adhésion, allant peut-être jusqu’à remettre en question le consensualisme des parties et l’équilibre contractuel de l’accord… le tout pour une question de forme, finalement.

Solution n° 6 : You/your et We/us/our

You agree to fulfil your obligations… You further agree…

De plus en plus de juristes, s’inscrivant dans la lignée du « plain English movement », n’hésitent pas à simplifier le langage utilisé dans leurs contrats et autres documents juridiques, permettant ainsi un accès et une compréhension plus aisés aux utilisateurs de ces textes.

Une pratique œuvrant en faveur de cette simplification consiste à remplacer la troisième personne (« he », « she », etc.) par les pronoms « we » (nous) et « you » (vous).

L’avantage supplémentaire – vous l’aurez deviné – est que les première et deuxième personnes grammaticales ne possèdent pas de genre en anglais.

Cette technique se trouve surtout dans des contrats d’adhésion à destination du consommateur (CGV, CGU, etc.), mais aussi dans les contrats de travail, où elle est devenue assez standard.

De grandes multinationales – parmi lesquelles figurent Google, Microsoft et Apple – n’hésitent pas à s’en servir dans ce type de contrats.

Il s’agit, certes, d’une adaptation assez importante pour le traducteur, mais dès lors que vous avez défini la première partie comme « hereinafter we, us, or our » (en français : « ci-après nous, notre »), cette solution se classe parmi les meilleures et élimine totalement les problèmes liés au genre.




Votre avis ?

Et vous, laquelle de ces solutions est votre préférée ? Employez-vous d’autres stratégies ? Les connaissiez-vous toutes ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous et à partager cet article et en discuter avec moi sur Twitter (@ceddytrad), LinkedIn ou votre réseau social préféré.

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