Sourcier ou cibliste ? Les rouages de la traduction juridique. (Ou pourquoi la traduction est moins simple que ce que l’on peut croire.)

Publié le 10 mars 2020 par Charles Eddy, traducteur juridique à Lille


Il est des choses que l’on ne sait pas forcément en tant qu’acheteur d’une prestation, et c’est dommage.

Je crois en effet qu’une grande partie de l’incompréhension des clients face au travail des traducteurs vient de leur ignorance de ce qu’est la traduction, au fond.

Les traducteurs utilisent souvent des expressions comme « une parfaite précision » ou « en tous points fidèle », sachant pertinemment que c’est quelque peu inexact de parler ainsi, et cela finit par induire en erreur ceux qui achètent le fruit de notre travail.

Les rouages de la traduction peuvent cacher bien plus que vous ne soupçonnez.

Quand on traduit du français vers l’anglais (par exemple), il ne s’agit pas simplement de remplacer des mots français par des mots anglais dans l’ordre exact de la phrase d’origine.

Car il faut comprendre : les mots français n’existent pas en anglais – ou bien pas tout à fait – et les usages linguistiques diffèrent largement entre deux langues et cultures.

Il faut donc mettre en œuvre une stratégie pour trouver la solution idéale.

Alors voici ce que je propose : en un peu plus de 5 minutes, je vous montrerai pourquoi la traduction « parfaite » est en réalité une notion fort compliquée.

En ce faisant, je vous donnerai les clés pour savoir comment parler des traductions que vous achetez chez vos prestataires, vous permettant ainsi d’obtenir une plus grande qualité et transparence tout au long du processus de traduction – du devis à la livraison.

Alors, prêt à me suivre ?

En traduction, il y a toujours des dizaines de solutions.

D’accord, j’en conviens : ce sous-titre n’est pas tout à fait exact si on parle de mots individuels.

Mais dès qu’on arrive au niveau d’une phrase, le nombre de solutions – et de techniques qu’on peut mettre en œuvre pour y parvenir – devient vite démesuré.

Plus une phrase est longue ou complexe, plus cet effet est frappant.

Mais prenons une phrase simple pour illustrer cette idée :

« La Cour de cassation adopte, à effet du 1er octobre 2019, de nouvelles règles de rédaction de tous ses arrêts. »

Attardons-nous d’abord sur un seul aspect de la phrase : la Cour de cassation.

La Cour de cassation, ici, c’est la Cour de cassation française.

Elle est donc française, bien ancrée dans le système juridique de la France.

Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’elle n’existe pas en Angleterre ou aux États-Unis.

Traducteur juridique que je suis, je dois donc trouver une solution pour traduire quelque chose qui n’existe pas : premier défi.

Pour simplifier les choses grossièrement, j’ai le choix entre deux extrêmes, qu’on va appeler (1) sourcier, et (2) cibliste.

Le premier (sourcier) privilégie la langue source. Le second (cibliste) privilégie la langue cible.

Entre ces deux extrêmes existe tout un monde de compromis.

Et sans aucun doute, on peut mélanger toutes les possibilités dans une seule et même phrase, selon l’effet voulu et les besoins de la traduction.

C’est pour cela que je vous ai dit au début de l’article que parler d’une « parfaite précision » ou d’une traduction « en tous points fidèle » n’est pas tout à fait exact : puisqu’une seule et unique « meilleure » solution n’existe pas – mais plutôt des dizaines d’éventuelles solutions à choisir au cas par cas – la fidélité se mesure non pas au niveau des mots, mais au niveau du message.

On se demandera donc : « Le message véhiculé est-il le même que dans le texte de départ ? ».

Et là encore, tout est subjectif.

Pour voir ce que donnent nos stratégies de traduction in situ, revenons à notre exemple, traduit selon un raisonnement (1) sourcier, (2) cibliste puis (3) mixte.

N.B. : les traductions données en exemple ne sont que ça : des exemples. Comme indiqué précédemment, il y a bien entendu de très nombreuses manières de traduire cette phrase !

1. 100 % sourcier

Si je suis sourcier, je laisserai la « Cour de cassation » en français ; nul besoin d’explication, c’est pour cela qu’on a des moteurs de recherche.

Quant au reste de la phrase, je me collerai à la syntaxe de la phrase en essayant de tout garder quasiment à l’identique :

« La Cour de cassation adopte, à effet du 1er octobre 2019, de nouvelles règles de rédaction de tous ses arrêts. » « The Cour de cassation is adopting, with effect from 1 October 2019, new drafting rules for its judgments. »

C’est du mot-à-mot pur. Ici, le message en lui-même est bien véhiculé (ce qui n’est pas toujours le cas), mais la traduction est assez inesthétique et peu naturelle : un anglophone n’aurait certainement pas écrit la phrase de cette manière. Qui plus est, cette phrase est utile uniquement pour qui sait ce qu’est la Cour de cassation (le spécialiste donc) – point non sans intérêt.

On voit la faiblesse de cette stratégie « 100 % sourcier », qui consiste à traduire chaque mot par son équivalent présumé, l’un après l’autre, sans se préoccuper de trouver une solution authentique.

D’ailleurs, dans de nombreux cas, cette stratégie est tout simplement impossible à mettre en œuvre avec succès. Lorsqu’une expression, notion, concept, etc. n’existe pas dans l’autre langue, on ne peut se passer d’une reformulation.

Dans d’autres cas, soit elle donne un résultat réellement sans queue ni tête, soit, comme dans notre exemple, elle se traduit par un manque de naturel ou une phrase qu’on peine à déchiffrer.

2. 100 % cibliste

Le cibliste « pur » adaptera tout sans exception aux usages anglo-saxons – quitte, parfois, à faire de la casse en termes de sens, ou à risquer d’être taxé d’« infidèle ».

« La Cour de cassation adopte, à effet du 1er octobre 2019, de nouvelles règles de rédaction de tous ses arrêts. » « Beginning on 1 October 2019, France’s Supreme Court judges will officially have to comply with a new set of rules on how its judgments are to be drafted. »

On voit bien que la syntaxe est plus naturelle, que la phrase se lit aisément en anglais : elle respire.

On y retrouve aussi quelques ajouts (les « judges », le « set » de règles, « officially »), tous bien choisis.

Certains déploreront un « éloignement » du texte source, mais malgré toutes ces adaptations, on peut dire que la traduction ici exprime le même message que l’original… sauf, vous l’aurez remarqué, pour la traduction de la Cour de cassation – montrant, à son tour, la faiblesse d’une démarche « 100 % cibliste ».

En effet, la Cour de cassation est une juridiction suprême, mais elle n’est pas tout à fait une « Supreme Court ».

La Cour de cassation, c’est la Cour de cassation, une juridiction judiciaire française qui ne connait ni le contentieux purement constitutionnel ni le contentieux purement administratif – à la différence, justement, des Cours suprêmes à l’anglo-saxonne.

Cette « adaptation » est donc un peu extrême – sauf, bien sûr, s’il s’agit d’une vulgarisation, puisque dans un tel contexte, on peut valablement avancer que le nom de l’institution ne sera pas particulièrement important au public cible.

On optera pour « Cour de cassation » ou « Court of Cassation » (solution utilisée par la Haute Juridiction elle-même), mais on doit surtout éviter une quelconque confusion chez le lecteur quant à la réalité de cette institution.

3. Et la réponse D ? Cet « entredeux » ?

Personnellement, vous l’aurez compris, je me range un peu plus du côté cibliste, et je trouve qu’une traduction plus adaptée aux normes de la langue et la culture d’arrivée sera presque toujours préférable à une traduction mot-à-mot, calquée sur l’original.

Mais en réalité, aucun des deux extrêmes n’est parfait, et au niveau d’une phrase ou d’un paragraphe, le bon traducteur ira presque toujours vers un entredeux.

Voici une telle possibilité parmi des dizaines de traductions potentielles :

« La Cour de cassation adopte, à effet du 1er octobre 2019, de nouvelles règles de rédaction de tous ses arrêts. » « Effective 1 October 2019, the Cour de Cassation (France’s highest judicial court of appeal) will begin applying new rules for drafting judgments. »

Ici, on laisse la Cour de cassation (en expliquant entre parenthèses de quoi il s’agit), et on reste sur un ton plus soutenu avec « effective ».

En revanche, on se permet tout de même de réorganiser syntaxiquement la phrase afin qu’elle « sonne » vrai en anglais.

Mais – il n’est pas inutile de le mentionner – la solution cibliste évoquée un peu plus haut est parfaitement honorable, à condition de ne pas traduire « Cour de cassation » par « Supreme Court » :

« La Cour de cassation adopte, à effet du 1er octobre 2019, de nouvelles règles de rédaction de tous ses arrêts. » « Beginning on 1 October 2019, judges on France’s highest judicial court of appeal, the Cour de Cassation, will officially have to comply with a new set of rules on how its judgments are to be drafted. »

Tout dépend du style du traducteur, du public cible, des souhaits du client et bien d’autres facteurs encore.

Conclusion

Voilà pour cet exposé sommaire des deux principales approches à la traduction et les enjeux associés qui font qu’il n’y a pas qu’une seule et unique solution lorsqu’on traduit un texte, mais des dizaines pour chaque phrase.

La définition de la « précision » variera donc selon le texte, le traducteur et les besoins exprimés par le client.

Parlez-en donc à votre traducteur. Le maître-mot est le dialogue.

Demandez à votre traducteur quelle stratégie générale sera appliquée. Parlez des termes qui seront utilisés et trouvez, ensemble, la meilleure solution pour vous.

La traduction que vous achetez n’en sera que meilleure si vous dialoguez sur ces points avec votre traducteur, et seul un traducteur professionnel sera à même de vous renseigner parfaitement afin que vous obteniez, au bout du compte, un produit poli, fini, irréprochable.

Si vous ne le faites pas, votre traducteur suivra les usages professionnels, et s’il s’agit d’un prestataire professionnel expérimenté, le résultat sera sans doute excellent quoi qu’il arrive.

Mais si vous travaillez avec un traducteur indépendant plutôt qu’avec une agence de traduction, c’est l’occasion parfaite de discuter de vos besoins et attentes directement avec celui qui réalise la prestation.




Votre avis ?

Et vous, vous êtes plutôt sourcier ou cibliste ? N’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous et à partager cet article et en discuter avec moi sur Twitter (@ceddytrad), LinkedIn ou votre réseau social préféré.

À la recherche d'un traducteur juridique professionnel ?

Et si vous cherchez un traducteur juridique pour faire traduire vos documents juridiques vers l’anglais, prenez contact ici. Je serai ravi d’en discuter avec vous.